Je n’ai jamais vécu ni bien connu l’amour.
Mon cœur souffrit toujours, dans l’ombre et divisé.
Ses noirs secrets celés ne veulent pas parler.
Comment alors savoir quelle femme m’aima ?
De cette belle aussi, je fuirai les regards.
Son œil fardé dément toute fidélité.
Elle se rit si bien d’un pauvre homme éconduit.
C’est un Judas femelle et faux de part en part.
Mais non, ami, tais-toi ! Elle n’est pas heureuse.
Elle cherche partout, mais en vain son trésor.
Il est déjà trop tard, elle a manqué d’essor,
Son âme est vile et creuse.
Je n’ai jamais bien su le vieux credo d’amour.
Mon cœur, las ! gît vaincu, à jamais divisé.
Peine perdue, vraiment, sans espoir, d’en parler,
Et si jadis un cœur de feu ardent m’aima,
Comment enfin savoir que je ne rêvai pas ?
Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
Il cherche son pareil dans le voeu des regards.
L’espace qu’il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l’espoir et léger l’éconduit.
Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima
et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?
René Char
Extrait de « Éloge d’une soupçonnée,
Poésie/Gallimard »