(sur les rimes du poème : Poésie ?)
[Pour les Poétesses et Poètes curieuses parmi vous, nous avons traduit et adapté le poème qui suit du Poète Inconnu, poème en décatesserasyllabes ou décatetrasyllabes (14 syllabes, en grec δεκαteσερασύλλαβα ou δεκατετράσύλλαβα), vers rarement utilisé, sinon jamais de nos jours, et dont les règles sont encore mal comprises, y compris des Poètes les plus aguerris. Selon des experts contemporains, le décatesserasyllabe serait encore plus majestueux que l’alexandrin qui en serait dérivé et qui n’en serait qu’une pâle imitation. La césure, dans ce vers, s’articule sur la septième syllabe et non sur la sixième comme c’est le cas pour l’alexandrin.]
Λήθη… je bus… à tes eaux… seul… et j’oubliai mon nom*…
Des sens, la source asséchant… je gémis… d’un long sanglot
Pour moi… mortel enfanté de l’impérissable Nous,
Et les âmes refleuries… et si belles parmi nous…
Mais qu’un plus cruel malheur frappe celles noires qui,
Profanant le Temple saint des dieux durant trop d’années,
Rôdent sans yeux dans l’Hadès, l’aveugle Nuit de la Mort
Qui a soufflé leur vie comme un Olympe de papier…
(Λήθη/Lếthê est le nom grec de la déesse de l’oubli, Léthé)
- Par la grâce de l’Agnostos Theos, ce Poète devint, dans le cours des âges archaïques, anonyme… Et depuis ce temps, chaque année se dirige vers le temple d’Apollon à Delphes aussi bien qu’à Rome l’Éternelle, une chapelle de poètes et d’esthètes nostalgiques et recueillis, pour aller visiter le tombeau de ce Poète Inconnu, mort en cette vie lointaine dans un combat inégal et acharné, dans une lutte sans merci contre une strophe rebelle aux vers anarchisants, quoique bien rangés en ordre de bataille, mais déconcertants, et contre lesquels notre héros n’eut aucune chance. N’ayant su maîtriser ces vers, malgré son génie, ce sont les vers qui eurent le dernier mot sur lui… que sa mort rime à quelque chose ou non…
Recueillons-nous en esprit, Poétesses et Poètes d’aujourd’hui, devant le tombeau de ce héros des temps anciens qui fut tant aimé de la douce Érato, notre Muse lyrique, belle parmi les belles, ses augustes sœurs, orgueil et charme du saint Hélicon.
Note 1 : selon les recherches approfondies d’éminents poétologues franco-versilandais aux convictions ouvertement féministes, ce Poète Inconnu serait dans les faits une Poétesse Inconnue dont l’intelligence n’aurait eu d’égale que la beauté, hypothèse séduisante, certes, mais dont la véracité fait encore débat aujourd’hui.
Note 2 : par cet accord de l’adjectif « curieux » sont englobés tant le féminin que le masculin, car il est temps, au XXIe siècle, que le féminin l’emporte sur le masculin. N’êtes-vous point d’accord, Mesdames ? 😉
Note 3 : nous devons à la vérité de reconnaître que nous avons dû suppléer à quelques termes malheureusement illisibles dans le manuscrit… Nous nous en excusons en espérant que ces apports mineurs n’empêcheront pas une lecture fructueuse d’un des rares poèmes nés du calame de l’illustre Poète Inconnu. Zeus ait son âme !
Poésie ?
Cette chose sans nom
d’entre rire et sanglot
qui bouge en nous,
qu’il faut tirer de nous
et qui,
diamant de nos années
après le sommeil de bois mort,
constellera le blanc du papier.
Michel Leiris