Sous les cieux teints de cuivre où dort la gomme amère,
Je compte au soir tombé mes ballots de coton ;
Le vent roule du Nil le chant d’un barcarol,
Comme un son rejeté du fond de ma mémoire.
J’ai troqué les jardins d’un songe fraternel
Pour l’éclat sec des poids dormant dans les balances ;
Pourtant certains matins, entre les caravanes,
Un vers perdu surgit du silence éternel.
Les nègres du marché rient sous leurs dents d’ivoire,
Le café noir parfume un obscur entrepôt ;
Moi, je feins d’ignorer qu’au revers du comptoir
S’accroche encor parfois quelque aile de poème.
Jadis l’aube brûlait comme un vin de Bohême,
Et les mots traversaient mes tempes en chansons ;
À présent je poursuis l’or jaune des saisons
Dont le reflet ternit ma pauvre gloire humaine.
Mais lorsque monte au soir la lune sur Harar,
Et qu’un chacal s’attarde aux faubourgs de poussière,
Je crois entendre encor, très loin de mes affaires,
Les Muses murmurer au fond du désert noir.
A. Rimbaud
Note : ce feuillet taché d’ocre et de café, retrouvé entre des reçus d’épices et des lettres jaunies dans une vieille boîte à biscuits ayant appartenu à Germain Nouveau, aurait été rédigé par Arthur Rimbaud durant ses années d’Abyssinie — cette période où le négociant semblait avoir enseveli le voyant sous les caravanes, l’ivoire et l’or. Le contexte biographique évoqué ici s’inspire de la relation réelle entre Rimbaud et Nouveau ainsi que des années africaines du poète.
- Extrait de Rimbaud Rediscovered, par John D. Grisham, D.Litt.
(Trad. Xuyozi)
(Composition de XuyozIA)