Sélectionner une page

Mon cœur s’est englacé dans un vortex polaire —
Frémissant dans le vent, en deuil du feu solaire,
Un froid brûlant, perçant, transfixe ma pauvre âme
Qui s’exténue, transie, dans un noir cosmodrame.

Et ces absurdes guerres, engagées par des fous !
Et ces sales virus, objets de nos courroux !
Et les dents de la vie, qui bouffent tous nos sous !
Et la folie des grands et leurs desseins filous !

Que ce sombre tableau, moins noir que réaliste,
Vienne éclairer la nuit de l’œil idéaliste
Dans ce monde naïf qui, aveugle-né, rêve
D’un bonheur sans douleur et de santé sans trêve.

Or jamais, non jamais, nous ne vaincrons la mort,
Contraints de succomber, dans la peine et l’effort,
Pour toujours prisonniers, corrompus de confort,
D’un Univers obscur au sinistre ressort.

Depuis la nuit des temps, l’Homme, aveuglé par Chimère,
Prend le faux pour le vrai sur sa croix de misère ;
L’ivresse de sa chair n’est qu’extase grossière,
Ses transports en esprit mènent au cimetière.

Le Cosmos s’effiloche en valsant seul en rond —
Dans l’espace infini, cosmique cyclotron,
La gigue du proton, la java du neutron
Nous entraînent gagas dans leur vide ronron…


  • Soir d’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

— Émile Nelligan (1896-1941) Poésies complètes

 

 

 

Pin It on Pinterest

Share This