(sur les rimes du poème : La Musique)
Le frêle esquif de l’âme erre las sur la Mer !
Or la nuit l’Étoile,
Pleurée rose et d’azur sous l’œil d’or de l’Éther,
Ravive sa voile ;
Mais les lourds vents déments, refroidis et gonflés
À fendre une toile,
Chavirent la nef aux spectres amoncelés
Que l’Onde bleue voile ;
Et coulent le vaisseau des défuntes passions
Du vieux cœur qui souffre ;
Quand Charybde et Scylla, saisis de convulsions
Jettent dans le gouffre
De hideux spleens chagrins, tout en gris, en miroir
D’un long désespoir !
Pleurée rose : cf. Rimbaud, le quatrain Pleuré rose
Azur : Litt., le bleu du ciel, le ciel lui-même
Éther* : Myth., dieu grec primordial, frère d’Héméra, le Jour, et fils de Nyx, la Nuit
- Fils de l’Érèbe et de la Nuit, selon Hésiode, Éther correspond dans la cosmogonie à la partie supérieure du ciel, celle qui touche la lumière plus éclatante et plus pure du Soleil et demeure le séjour préféré de Zeus. Uni au Jour, sa sœur, Éther a engendré un certain nombre d’éléments essentiels de l’Univers, de la vie et de ses bouleversements, tels la Terre, le Ciel, la Mer et les Océans. — Joël Schmidt, Dict. de la Myth. Grecque et Romaine
La Musique
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal