(sur les rimes du poème : À M.A.T.)
Ma femme est une femme au désir de partir
Pour s’envoler très haut, loin du monde en folie ;
Elle a vaincu la nuit du morose avenir
Quand du ciel étoilé elle s’est faite amie.
Moi jamais, non jamais, jamais je ne l’ennuie,
Car sur son bleu nuage elle veut m’accueillir —
Quand je vis trop loin d’elle, oh, si morte est la vie !
Jamais je ne pourrai sans son amour vieillir…
Or à tout âge, je lui chanterai : Maîtresse,
Exaltons notre amour, tout empreint de noblesse,
En tendresse infinie et d’esprit désarmé !
Et sous les doux rayons du Soleil tant aimé,
Redorons nos vieux cœurs d’éternelle jeunesse,
Pour ouvrir le Trésor du Jour, jadis fermé !
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir !
Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit l’avenir,
Le seul guide en ce monde est la main d’une amie.
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m’ennuie.
Mais qu’importe ? L’espoir de vous voir revenir
Me donnera, malgré les dégoûts de la vie,
Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, près de votre maîtresse,
Souvenez-vous d’un coeur qui prouva sa noblesse
Mieux que l’épervier d’or dont mon casque est armé ;
Qui vous a tout de suite et librement aimé,
Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,
Et qui dort maintenant à tout jamais fermé.
Alfred de Musset
Poésies nouvelles (1850)