Xuyozi, feuilletant son Journal imaginaire, laissa son index gauche s’attarder sur la page d’une lettre étrange, ici généreusement offerte à la curiosité de ses insatiables lectrices du samedi soir, ou du mardi matin, car, fait bien connu, elles ne se couchent pas toutes à la même heure ni le même jour dans le lit glacé où grelottent déjà leur sœurs poétesses récemment décédées…
Chère Z…*,
J’ai récemment reçu un message express du nocher Charon** (si si, il vit toujours…) provenant de la surface des Vivants, race qu’il juge trop grouillante, trop bruyante, et qui est très mal perçue par la gent divine qui voit son repos olympien, si cher mérité, constamment importuné ; sa missive me confirme aussi votre récent enrôlement dans l’Armée des Ombres Souterraines (AOS), ce dont je me réjouis, vous sachant désormais libre des trompeuses clartés mortelles par lesquelles les Humains se croient faussement éclairés ; je me sens donc très réconfortée par cette nouvelle et par le généreux souci que vous manifestez pour la mémoire de l’insignifiante disparue que je suis, comme vous (yeah!, si l’on peut dire…), et qui ne se souvient déjà plus de son nom qu’avec peine… Si j’avais la malchance de vivre encore, je me ferais un ennui plaisir de vous répondre, aussi paradoxal que cela puisse sembler ; malheureusement (et Diable sait si je m’y connais en malheur…), les mots que vous lisez ne sont tout au plus que l’écho de vagues réminiscences, mais si vagues… si vagues… de quelques rapports lointains que nous eûmes ou que nous croyons avoir entretenus avec votre personne, si lointaine déjà… mais… qui êtes-vous au juste ? Ma terrestre mémoire n’est plus que lambeaux… que mots déchiquetés et sans âme… Les brumes spectrales qui m’enveloppent et me hantent, ô si froides, si obscures à l’œil*** blanchi et sans tain des morts, mais si douces et réconfortantes à la fois, ne nous permettent pas d’échanger plus avant dans ce dialogue de sourds d’outre-tombés… d’outre-tombe… Nous ne voyons déjà presque plus rien, qu’au travers d’un filtre diaphane et beaucoup moins irréel que vaporeux… Le passé… s’effiloche… dé..jà… eff..ilo..ché… D’ailleurs, qui êtes-vous au juste, Z… ? Je ne me rappelle plus très bien…
— Ouhhhhhhhhhhhhhhhhhh ! oooooooooohhhhhhhhhhououououhhhhh! Oui… j’arrive, j’arrive, chers Spectres aux contours si délicieusement fantômatiques, je m’étais égarée dans un vieux rêve déjà évanoui… d’une ancienne Terre… vaguement ronde et bleutée… oui, j’arrive… j’arrive… gardez-moi ouverte la porte rouge des Enfers… seul lieu respirable pour nous les morts tels que l’Éternité en nous ne nous change pas souvent…
- Je ne me souviens plus très bien… était-ce Zoé, ou Zénobie, ou ZZZ………éraphine……… ?
** Charon était en vacances du côté animé et ensoleillé du fleuve.
*** L’œil, miroir de l’âme, est généralement pourvu d’un tain
Signé (d’une encre noire, mais étrangement livide…) : Disparue…
PS des Ténèbres — Oh, oui, oui, je crois me souvenir que vous m’aviez posé une question, était-ce bien vous ? Était-ce vous ? Oui… je crois que l’amitié virtuelle existe… mais ce n’est qu’un vain mot… qu’une pensée… virtuelle… de mortels… tellement réels et irréels à la fois, ces mortels réels… imbus des illusions existentielles de leurs illusoires existences… — Si Dieu, ou le Diable, son cousin, que je prie à mon corps (?) défendant qu’il me fasse une dernière fois l’aumône de quelque vague réincarnation… vieille habitude, n’est-ce pas ?… et qu’il voulût bien m’exaucer, peut-être penserais-je alors à me remémorer les contours flous de votre visage et de qui vous fûtes… et si vous souhaitez être encore… car vous fûtes, n’est-ce pas ? N’est-ce pas que vous fûtes ? Et si vous entendez toujours la cloche lugubre de l’En-decà, qui sonne, qui sait, peut-être seront-ce les longs os de mes doigts effilés décharnés qui l’auront caressée dans mon interminable rêve éternel et vaguement, si longuement sonore… enfin, façon de m’exprimer dans un langage indigent qui n’est déjà plus le mien, moi si riche maintenant des trésors silencieux de l’Hadès… — Adieu… adieu, chère Vous, chère Défunte… adieu… car les pauvres trépassées sont programmées (en Delphi, Python ou C++, selon l’étage infernal… classes sociales obligent…), programmées, disais-je (?), pour ne se rencontrer que rarement, voire jamais… ou dans des temps parallèles qu’il serait trop long à expliquer dans celui-ci. Et quand nous combattons les fausses Lumières d’en haut, ce n’est jamais que les yeux bandés, alors minces sont les chances de nous voir jamais au combat et même à la cantine, toujours si mal éclairée… Vous mangez encore, vous ? Moi, j’ai cessé, c’est pourquoi vous ne verriez que mes os si vous me voyiez… Mais quel bonheur pour une ombre féminine, je suis toujours svelte et ma ligne ne varie jamais… Adieu, adieu… je parle trop… pour le souffle qu’il me reste… Il faut dire que sans poumons, ça respire mal… Adieu, chère Disparue… Adieu… adieu… chère Vous. Vous ai-je dis adieu déjà ? Je ne me souviens plus très bien… Ad… ieu…
Voici offert à votre insatiable curiosité un message électronique (mail) récemment retrouvé dans les papiers de la chère Disparue… et la concernant (?) :
Le 7 mars 19xx, à 11 h 59, Zensexxy OOO (zensexxy_OOO@deadmail.end) a écrit :
Bonjour, très chère Disparue,
Oui, c’est vrai… ou peut-être était-ce vrai… je ne me souviens plus très bien…
D’ailleurs, consolez-vous, chère Disparue, mon unique abonnée au Bulletin Enférique International (BEI) a disparu elle aussi…
Sans doute s’est-elle lassée de ce blogue… ennuyant à mourir… c’est vrai, oui, mais si elle ne sait plus mourir, alors… que faire… que faire ? J’imagine volontiers qu’une si pauvre ânesse âme infernale n’arrivait plus à la traire distraire ? Mais cette idée aussi et farfelue de perdre son temps à composer ses interminables et si fadasses poésies sans intérêt. Vous voulez mon opinion sur cette absurde activité cérébrale qui a soit-disant du cœur ? Eh bien, je vous le dis tout net et sans de plus amples périphrases interminables, la poésie, prenez-le comme vous voudrez, ça ne rime strictement à rien. Voilà, j’ai vidé mon sac, je peux donc retourner à ma cellule enférique le cœur plus léger…
La bonne nouvelle, pour reprendre le fil de cette interminable diversion de l’essentielle occupation si chère à ceux qui ne sont plus, soit le repos horizontal dans la farniente éternelle, c’est qu’elle ne recevra plus ces insipides monceaux de conneries et de foutaises d’une ânesse âme écervelée qui passe son temps à braire et qui ferait parfois mieux de se traire taire… (vous voyez que je me connais bien…) et de se laisser emporter par la mort réelle… si douce, si douillette et confortable… au lieu de faire semblant de mourir en vieille comédienne de la vie qu’elle est, au jeu si vivant, et, partant, si peu crédible…
Adieu, ma très, très chère Disparue…
Zensexxy OOO.
Là, ou ici ? s’arrêtent ces brûlants souvenirs glacés de… qui… nous ne savons déjà plus qui… déjà… si loin… si loin déjà…
X. (fouillant dans ses papiers… frouitcht frouitcht…)