C’est avec un frémissement sacré dans l’âme que nous vous présentons l’étonnant trésor que nous a légué, au défi du Temps lui-même, notre cher parangon de la Poésie française, l’unique Arthur Rimbaud, l’inventeur de l’indépassable modèle de toute création future, la véritable Poésie Hexagonale, jalousée même des dieux, qui se tiendra haute et fière sur la proue et au grand vent de l’Inspiration Créatrice, pour l’Éternité.
À la suite d’un improbable autant qu’étonnant périple, ces précieux fragments tant espérés des chercheurs et des connaisseurs du monde entier peuvent enfin être communiqués à l’œil privilégié de celle ou celui qui les découvre présentement.
Les voici donc, ces fameux fragments, sans plus attendre, car l’attente fut insupportable pour les amateurs du Beau, du Beau Incontestable et Naturel, à cette époque triste et trompeuse où ne règne plus que la Beauté Artificielle.
Parmi les Fragments d’Harar récemment retrouvés, figurent :
— des feuillets tachés de gomme arabique ;
— des vers interrompus par des calculs de talharis ;
— une lettre inachevée à Germain Nouveau ;
— des notes de cargaison au revers d’un poème ;
— une page rongée par l’humidité ;
— un brouillon mêlant comptes et visions hallucinées de l’Abyssinie.
Nous présentons ici quelques fragments disparates et sans ordre précis.
Fragment d’une note commerciale d’A. Rimbaud (Harar, vers 1887)
Reçu ce jour :
— 14 ballots de café
— 2 caisses de peaux
— 11 défenses fendillées
Le ciel reste jaune au couchant ;
les Somalis chantent encore derrière les murs.
Vérifier le poids des ivoires avant départ.
Note retrouvée au revers d’un compte
Le désert recommence chaque matin.
Les hommes parlent bas autour des feux bleus.
Ne pas oublier :
— poudre
— quinine
— cartouches Remington
Lettre inachevée à Germain Nouveau
Mon cher Nouveau,
Vous seriez étonné de voir combien les étoiles d’ici semblent plus proches et plus mortes que celles d’Europe. Je vis parmi les ballots, les fièvres et les comptes, mais il m’arrive encore parfois — [le manuscrit s’interrompt ici]
Ébauche de poème griffonnée dans la marge d’un registre
Sous les acacias noirs chargés de poussière,
Un vent couleur de cuivre errait dans les ravins ;
Les chacals répondaient aux clairons abyssins —
[trois vers demeurent illisibles]
Annotation d’un archiviste inconnu
Les documents furent retrouvés pliés dans une boîte métallique de biscuits Huntley & Palmers ayant appartenu à Germain Nouveau. Une forte odeur de café et de tabac imprégnait encore les feuillets.
Parmi les balances, les peaux, les caravanes, les reçus, les chiffres… une fulgurance poétique soudaine surgit et survit malgré l’abandon supposé de la littérature. Ce type de découvertes peut facilement faire frémir un spécialiste de Rimbaud pendant des semaines à moins qu’un philologue égaré et grincheux ne démontre, à tort, que le papier date de 1903. Une fois la supercherie du philologue grincheux démontrée, le spécialiste de Rimbaud peut en toute tranquillité recommencer à frémir.
Suit une lettre authentique d’un éminent rimbaldiste authentifiant sans l’ombre d’un doute, pas même mallarméen, que les fragments retrouvés sont bel et bien… authentiques…
Paris, le 17 février 1913
Mon cher confrère,
J’ai enfin pu examiner à loisir les documents abyssins récemment exhumés de la succession de Germain Nouveau et dont vous avez eu l’amabilité de me communiquer les photographies.
Je n’hésite pas à déclarer, après étude attentive de l’ensemble des pièces, que leur authenticité me paraît établie de la façon la plus complète et la plus irréfutable.
L’écriture tout d’abord est celle de Rimbaud, ou plutôt celle du dernier Rimbaud, plus anguleuse, plus précipitée, plus sèche que celle des années parisiennes, mais présentant les mêmes caractéristiques fondamentales.
Les abréviations commerciales, les chiffres intercalés dans le texte, certaines formes très particulières des lettres « g » et « r », tout concourt à emporter la conviction.
Plus remarquable encore est le contenu même des fragments. On y retrouve cette alliance singulière du prosaïsme le plus rigoureux et de l’image la plus inattendue qui caractérise les dernières années du poète.
Qu’un relevé de marchandises puisse soudain s’interrompre sur l’évocation d’un vent couleur de cuivre ou d’une étoile suspendue au-dessus des caravanes, voilà précisément ce qu’on serait en droit d’attendre d’un esprit tel que le sien.
J’ajouterai que les détracteurs ne manqueront pas d’objecter qu’il serait étrange de retrouver des ébauches poétiques à une époque où Rimbaud semblait avoir renoncé définitivement à la littérature. Cet argument me paraît sans valeur. On renonce à publier ; on renonce plus difficilement à rêver. Rien n’interdit de penser que, dans la solitude de Harar, quelques vers aient encore surgi sous sa plume avant de retomber dans l’oubli.
Le fragment commençant par les mots :
« Sous les cieux teints de cuivre où dort la gomme amère » mérite à lui seul l’attention des historiens des lettres. Il constitue à mes yeux le chaînon manquant entre les Illuminations et le silence africain. Je ne crains pas d’affirmer que cette pièce, malgré son état lacunaire, prendra place parmi les textes les plus commentés du maître de Charleville.
Je puis donc conclure, sans la moindre réserve, que les documents en question sont authentiques. Toute contestation future ne pourra résulter, selon moi, que d’un excès de prudence ou d’un refus obstiné d’admettre qu’un tel trésor ait pu demeurer ignoré jusqu’à nos jours.
Veuillez agréer, mon cher confrère, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
Professeur Octave Delaroche
Membre correspondant de la Société des Études Rimbaldiennes, Ancien chargé de conférences à la Faculté des Lettres de Paris
Ne nous laissons pas tromper — une note ajoutée par un éditeur moderne, évidement fausse, cherche à nous persuader que le professeur Octave Delaroche se serait lourdement trompé en affirmant avec la même assurance qu’un sonnet de Verlaine écrit sur une serviette de restaurant, que trois lettres apocryphes de Baudelaire et qu’un carnet de jeunesse de Mallarmé étaient bel et bien authentiques, mais qui se seraient révélés par la suite faire partie du cahier d’exercices d’écolier d’un comptable retraité de Limoges. Eh bien, nous savons maintenant quoi en penser…
Suit la lettre du confrère à qui le Professeur Delaroche s’adressait.
Lyon, le 2 mars 1913
Mon cher Maître,
Votre lettre m’a plongé dans une émotion qu’il me serait difficile de dissimuler. Je vous remercie d’avoir bien voulu consacrer à ces précieux feuillets l’attention qu’ils méritaient.
Je dois vous avouer que vos conclusions ne me surprennent qu’à moitié. Dès le premier examen des documents, j’avais éprouvé cette impression singulière que connaissent parfois les chercheurs lorsqu’ils se trouvent en présence d’une vérité encore voilée, mais déjà sensible.
Depuis mon précédent envoi, plusieurs éléments nouveaux sont venus renforcer votre démonstration.
Tout d’abord, l’ancienne boîte à biscuits ayant contenu les manuscrits porte encore, sur sa face intérieure, quelques grains de café desséchés. Or chacun sait que Rimbaud fit commerce du café à Harar.
Cette coïncidence ne saurait être négligée.
En second lieu, le papier présente une légère odeur épicée que deux témoins indépendants ont spontanément qualifiée d’« africaine ». Il est difficile de concevoir une preuve plus éloquente.
Enfin, un examen minutieux de l’un des fragments m’a permis de découvrir, à côté d’un calcul de marchandises presque effacé, ce qui semble être une esquisse du mot « caravane ». Je n’ignore pas que Rimbaud fréquentait les caravanes.
Cette concordance est à mes yeux décisive.
Je partage entièrement votre jugement sur le fragment commençant par les mots :
« Sous les cieux teints de cuivre où dort la gomme amère ». On y sent une maturité nouvelle, une sobriété grandiose, comme si l’auteur des Illuminations avait traversé le désert pour revenir à la poésie chargée de silence.
Je prépare actuellement une communication destinée au prochain Congrès des Études Littéraires. J’y soutiendrai que ces feuillets constituent non seulement des autographes authentiques, mais encore le premier témoignage connu d’une période poétique hararienne jusqu’ici totalement ignorée.
Je me réjouis d’avance du trouble fécond que cette découverte ne manquera pas de provoquer dans le monde des lettres.
Veuillez agréer, mon cher Maître, l’expression de ma profonde admiration et de mon entier dévouement.
Émile-Victor Chassagne
Correspondant provincial de la Société des Études Rimbaldiennes
Ajout de dernière minute
Même Mallarmé s’est trompé, pourtant lui si avisé souvent, quand il rêve dans un premier temps à des inédits de Rimbaud pour ensuite remettre en question ce rêve qu’il a pourtant bien eu ! S’il fallait maintenant que nous nous mettions à douter des rêves des poètes !
En d’autres termes, pour être clair, et pour ne pas nous répéter, Mallarmé se laisse rêver à l’éventualité de découvrir un jour des inédits de Rimbaud, tout en n’y croyant pas vraiment.
« L’imagination de plusieurs, dans la presse participant au sens, habituel chez la foule, des trésors à l’abandon ou fabuleux, s’enflamma de la merveille que des poèmes restassent, inédits, peut-être, composés là-bas. Leur largeur d’inspiration et l’accent vierge ! on y songe comme à quelque chose qui eût pu être ; avec raison, parce qu’il ne faut jamais négliger, en idée, aucune des possibilités qui volent autour d’une figure, elles appartiennent à l’original, même contre la vraisemblance, y plaçant un fond légendaire momentané, avant que cela se dissipe tout-à-fait. J’estime, néanmoins, que prolonger l’espoir d’une œuvre de maturité nuit, ici, à l’interprétation exacte d’une aventure unique dans l’histoire de l’esprit. Celle d’un enfant trop précocement touché et impétueusement par l’aile littéraire, qui avant le temps presque d’exister, épuisa d’orageuses et magistrales fatalités : sans recours à du futur. »
En terminant, l’affiche ci-jointe retrace l’itinéraire emprunté par les Fragments d’Harar, depuis la mythique Abyssinie en passant par Constantinople et Francfort pour enfin aboutir dans une boîte à biscuits dans le grenier de Germain Nouveau à Pourrières.
L’Histoire littéraire nous réserve parfois de belles surprises, aussi improbables qu’inespérées. Sachons profiter de ses découvertes.
(Composition de XuyozIA)