Sélectionner une page

Petit manuel du mallarméen novice —

Cher apprenti du Mystère,

Tu désires écrire comme Stéphane Mallarmé. Ton ambition est noble, quoique légèrement périlleuse. Voici quelques règles essentielles.

1- Nomme le moins possible

Les objets existent déjà ; il serait regrettable de les montrer tels quels.

Ne dis jamais :

Une rose est posée sur la table.

Écris plutôt :

L’absente floraison d’un songe incarné suspend son énigme au seuil du bois poli.

Personne ne saura exactement de quoi tu parles, mais chacun sentira qu’il s’agit de quelque chose d’important.

 

2- Considère la clarté comme une ennemie discrète

Le lecteur comprend immédiatement ton vers ?

Réécris-le

Le lecteur croit le comprendre après deux lectures ?

Réécris-le encore.

L’idéal est qu’après dix lectures il hésite entre trois interprétations contradictoires. Tu sauras alors que tu progresses.

 

3- Préfère la suggestion à l’affirmation

N’écris jamais :

La lune éclaire le jardin.

Écris :

Quelque blancheur d’oubli, parmi les feuillages, médite une absence.

La lune est ainsi présente, absente et peut-être inexistante à la fois.

 

4- Traite la syntaxe comme un jeu de construction

Les mots ont une fâcheuse tendance à se ranger naturellement.

Empêche-les.
Déplace les compléments.
Intercale des incises.
Suspends les verbes.

Laisse parfois le lecteur se demander quel mot gouverne quel autre. Cette gymnastique entretient l’attention.

 

5- Cultive quelques accessoires indispensables

Tu auras souvent besoin de :

l’Azur ;
le Néant ;
le Silence ;
le Cygne ;
le Miroir ;
l’Absence ;
quelque éventail ;
une chevelure ;
un parfum ;
et, dans les cas graves, un pli.

Le pli mallarméen possède des propriétés métaphysiques encore imparfaitement comprises.

 

6- Fais confiance aux majuscules

Une majuscule transforme un concept banal en entité sacrée.

Ainsi :

le silence

est un simple phénomène acoustique.

Mais :

le Silence

devient immédiatement un protagoniste cosmique.

 

7- Entretiens un rapport complexe avec le réel

Le monde concret est tolérable à condition d’être filtré par plusieurs couches d’abstraction.

Une chaise devient :

l’attente immobile d’une forme.

Une fenêtre devient :

l’ouverture où s’exile le regard.

Un parapluie devient :

mieux vaut ne pas en parler.

 

8- Souviens-toi que le poème vise moins à dire qu’à évoquer

Ton lecteur doit avoir l’impression d’avoir compris quelque chose d’essentiel sans pouvoir expliquer quoi.

S’il sort du poème légèrement troublé, vaguement émerveillé et incapable d’en faire un résumé cohérent, tu t’approches du but.

 

9- Ne tombe pas dans la caricature

Le danger suprême du mallarméisme est de produire un texte qui ressemble à un dictionnaire renversé dans un brouillard.

Même les poèmes de Mallarmé possèdent une architecture secrète.

L’obscurité n’est pas un objectif ; elle est parfois le prix à payer pour atteindre une précision plus subtile.

 

10- Enfin, garde ton sang-froid

Si un lecteur te dit :

Je n’ai rien compris.

Ne panique pas.

Réponds simplement :

Moi non plus entièrement.

Puis regarde au loin avec gravité.

C’est généralement à cet instant que naît la réputation du poète.

La différence entre un mauvais imitateur de Mallarmé et Mallarmé lui-même est assez simple : le premier cache le vide derrière l’obscurité ; le second tente de rendre perceptible ce qui, par nature, échappe aux mots. C’est un détail, mais il explique quelques chefs-d’œuvre.

 


 

Manuel à l’usage du mallarméen avancé —

 

1- Méfie-toi du verbe

Le verbe est un animal brutal. Il agit, affirme, tranche.

Or, la poésie véritable préfère flotter.

Chaque fois que possible, remplace un verbe énergique par un substantif vaporeux.

Au lieu de :

L’oiseau s’envole.

Écris :

L’essor d’une aile vers quelque azur.

Le mouvement demeure, mais la responsabilité de l’action a disparu.

 

2- Fréquente assidûment les mots rares

Le dictionnaire est ton jardin botanique.

Pourquoi écrire « fleur » lorsque « calice » est disponible ?

Pourquoi écrire « rideau » lorsqu’un « lambrequin » sommeille dans l’ombre des pages ?

Pourquoi écrire « bruit » lorsqu’une « rumeur vespérale » peut accomplir la même tâche avec trois fois plus de majesté ?

Le lecteur doit parfois éprouver le besoin discret de consulter un lexique.

C’est une marque de considération.

Assure-toi aussi d’avoir toujours à portée de main une bonne provision de mots rares isolés, mais recherchés, tels par exemple des mots « éthérés, ambigus, obscurs, ténébreux, précieux, archaïques, raffinés, hermétiques, abstraits, évanescents, impalpables, ciselés, polysémiques, harmoniques, musicaux… »

 

3- Ne laisse jamais un symbole tranquille

Un cygne n’est jamais seulement un cygne.

Il est :

l’âme captive ;
l’idéal inaccessible ;
le poète ;
l’écriture ;
le langage ;
ou toute autre chose suffisamment mystérieuse.

L’essentiel est qu’il ne soit jamais simplement un oiseau.

Les oiseaux ordinaires relèvent de l’ornithologie, non du symbolisme.

 

4- Sois prodigue en articles définis

Le symboliste authentique n’écrit pas :

Une ombre.

Il écrit :

L’Ombre.

Cette ombre particulière devient aussitôt l’unique Ombre concevable dans l’univers.

Le lecteur est invité à acquiescer sans poser de questions.

 

5- Entretiens des relations privilégiées avec le blanc

Le blanc de la page n’est pas un vide. C’est un collaborateur.
Une strophe peut parfois être améliorée par la suppression de plusieurs vers.
Dans certains cas extrêmes, une page presque blanche peut même sembler très profonde.

L’histoire littéraire montre que certaines personnes seront prêtes à disserter quarante ans sur ce que tu n’as pas écrit.

 

6- Fais mine de converser avec l’Absolu

Le poète mallarméen ne parle pas de la pluie.

Il interroge :

Quel ineffable effacement de l’Azur déverse ici son secret ?

Il ne parle pas d’une tasse renversée.

Il médite :

La faillite d’un rite liquide au bord du Néant.

Le quotidien doit toujours paraître sur le point de révéler un mystère cosmique.

Même lorsqu’il s’agit d’une facture de gaz.

 

7- Ne crains pas l’incompréhension universitaire

Si ton poème suscite trois interprétations incompatibles, tu as produit un texte intéressant.

S’il en suscite douze, tu commences à devenir sérieux.

S’il engendre un colloque international, une thèse de huit cents pages et deux écoles rivales s’accusant mutuellement de contresens, ton œuvre est probablement achevée.

 

8- Évite les émotions reconnaissables

Le commun des mortels est triste, heureux ou mélancolique.

Le mallarméen éprouve :

une réminiscence de l’Absent ;
un frisson de l’Idée ;
une nostalgie de l’Inexprimé.

C’est plus difficile à définir, mais infiniment plus élégant.

 

9- Considère chaque phrase comme un labyrinthe

La ligne droite appartient aux ingénieurs. Le poète préfère les détours.

Lorsqu’une phrase peut être comprise immédiatement, demande-toi si elle ne gagnerait pas à effectuer un léger crochet par l’Éther, le Silence ou quelque vestibule métaphysique avant d’atteindre son point final.

 

10- L’épreuve décisive

Relis ton poème.

Si tu comprends parfaitement chaque vers, attends une semaine et recommence.

Si tu ne comprends plus tout à fait ce que tu voulais dire mais que cela te paraît néanmoins magnifique, tu es sur la bonne voie.

Si, après plusieurs mois, certaines strophes te semblent avoir été écrites par une intelligence étrangère dont tu ignores les intentions profondes, félicitations : tu es devenu ton propre exégète.

— Post-scriptum —

Le véritable mallarméen ne cherche pas à obscurcir le monde.
Il cherche à rendre visible le mystère qui se cache derrière lui.

Le faux mallarméen, quant à lui, prend simplement une phrase simple, la secoue très fort, y ajoute trois majuscules, un cygne, deux parfums et un fragment d’Azur.

La frontière entre les deux est parfois si subtile que la critique littéraire en vit encore.

(Composition de XuyozIA)

 

Pin It on Pinterest

Share This