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Petit Manuel Raté du petit Poète raté

(ou l’art de bien rater ton poème sans effort et te faire une belle réputation malgré tout — conseils en vrac,)

A & E Raté, Éd.

***

Assure-toi que la rime commande le sens et non pas l’inverse.

Assure-toi qu’un cygne apparaisse au moins une fois. Même mort, spectral, ou en flammes, un cygne apporte toujours une profondeur immédiate.

Assure-toi qu’il y ait remplissage au service d’une rime rare. Que tes images cherchent à surprendre et qu’elles ne s’expliquent que par la contrainte de rimer avec un mot précieux.

Assure-toi qu’un miroir reflète l’Absolu sans que personne sache exactement ce que cela signifie.

Assure-toi de ne pas construire et développer tes images, additionne-les, cela donnera l’impression que ton esprit est très riche et qu’il peut en remontrer à tout le monde.

Assure-toi que l’Azur soit systématiquement « blessé », « veuf », « exilé » ou « lépreux ». Un Azur heureux manquerait gravement de tenue poétique.

Assure-toi que chaque strophe introduit un nouveau registre sans que le précédent ait abouti à quoi que ce soit. Ce ne sera pas de la polyphonie, mais de l’accumulation sans tension et comme les poètes tes confrères sont distraits, cela passera inaperçu.

Assure-toi que la situation dramatique du poème s’efface derrière les mots, rares de préférence. Il en apparaîtra d’autant plus raffiné et subtil.

Assure-toi que les majuscules abondent : le Néant, l’Abîme, l’Être, le Silence, l’Indicible, la Chute, l’Ailleurs. Les concepts deviennent profonds lorsqu’ils portent des majuscules cérémonielles.

Assure-toi que les scènes que ton poème illustre soient constamment interrompues par des apartés (les tirets), des digressions mythologiques et des images parasites. On perd le fil de qui parle à qui et pourquoi — les amateurs adorent !

Assure-toi qu’un personnage s’évanouisse d’extase avant même que le lecteur comprenne pourquoi.

Assure-toi que le registre du poème soit instable sans que l’instabilité soit maîtrisée.

Assure-toi que le mélange de registres ressemble à une ressource stylistique — Qu’il soit l’effet d’une hésitation plutôt que d’un choix.

Assure-toi que les métaphores cosmiques décrivent des émotions extrêmement banales, comme oublier d’acheter du pain ou manquer un autobus.

Assure-toi que le vers soit incomplet, ainsi il mimera une conversation interrompue.

Assure-toi de faire mentir Boileau : que la rime soit souveraine et non pas esclave. Quant au sens, certains en trouveront peut-être un, ce n’est pas ton affaire.

Assure-toi qu’un oracle, un sphinx ou une sibylle apparaisse soudainement au détour d’un quatrain sans jamais réapparaître.

Assure-toi que la lecture du poème soit perçue comme une rencontre secrète, une affinité élective entre toi et l’auteur de génie que tu convoques en l’encensant. Alors le génie, ce sera maintenant toi par réverbération…

Assure-toi que ton vide conceptuel et intellectuel au sens large soit compensé par un vocabulaire précieux, rare et raffiné qui t’assurera que tes lecteurs s’exclament : quel grand esprit ! quelle profondeur ! il possède ce don rare de ne rien dire en ayant l’air de résumer tout l’Univers dans des formules aussi creuses que brillantes.

Assure-toi que la syntaxe soit suffisamment contorsionnée pour donner l’impression qu’une révélation immense est imminente — sans jamais arriver.

Assure-toi que les mots rares donnent une apparence de densité à ce qui n’en a guère. S’ils ne condensent rien, du moins leur emploi sonnera bien, même en ne disant presque rien.

Assure-toi que les parenthèses contiennent l’essentiel du poème, afin que personne ne sache plus ce qui est central.

Assure-toi que chaque quatrain pose une image ou une question, mais qu’elles ne s’enchaînent pas dans une progression logique et émotionnelle. Ici aussi, c’est l’accumulation qui sauvera l’aspect bancal de la construction.

Assure-toi qu’un « ineffable mystère » soit évoqué toutes les trois strophes. Ne surtout jamais préciser lequel.

Assure-toi que les questions rhétoriques s’accumulent jusqu’à l’épuisement. Il vaut mieux que ton poème ne porte pas trop à réfléchir. Les lecteurs se lassent vite de nos jours.

Assure-toi qu’un poème sur la pluie mentionne au minimum :

l’Éther,
l’Infini,
Byzance,
une cathédrale,
et un corbeau hiératique.

Assure-toi que les questions rhétoriques soient un aveu d’impuissance quand elles prolifèrent : tes lecteurs se reconnaîtront dans ton impuissance sans vouloir l’admettre, ils jugeront donc ton poème raté, ce qui te place en bonne voie de ne pas réussir ton poème, et comme la tension ne se résoudra pas, tout le monde pourra se détendre ; donc d’une pierre deux coups, tu rates ton poème en simulant une tension sans jamais la résoudre et l’atmosphère devient tout de suite supportable.

Assure-toi qu’une simple promenade devienne une traversée métaphysique de l’Être et du Néant ponctuée d’encens, de crypte et de pierreries.

Assure-toi que le tiret et le point d’exclamation donnent une vraie rupture de ton en donnant l’impression que tu es porté par des sentiments intenses (vrais ou faux, qui s’en rendra vraiment compte ?).

Assure-toi que les lecteurs aient peur d’avouer qu’ils ne comprennent rien. Le prestige littéraire naît souvent de cette discrète terreur.

Assure-toi que le mot « indicible » apparaisse précisément là où il faudrait justement dire quelque chose.

Assure-toi que chaque image semble annoncer une révélation gigantesque, puis passe immédiatement à autre chose.

Assure-toi que les adjectifs soient plus nombreux que les substantifs ; ainsi le poème flottera dans une admirable imprécision.

Assure-toi qu’un simple lampadaire devienne : « le candélabre sépulcral des nocturnes transfigurations de l’âme ». Même si personne ne voit encore très bien qu’il s’agit d’un lampadaire.

Assure-toi que le poème soit précédé de trois épigraphes incompréhensibles en grec ancien, latin et sanskrit approximatif.

Assure-toi que les critiques parlent davantage de ton univers que de tes poèmes eux-mêmes.

Assure-toi que le lecteur confonde obscurité et profondeur avant qu’il ne soit trop tard pour revenir en arrière.

Assure-toi que la rime commande des images incongrues et si possible en usant d’un vocabulaire très recherché et esthétisant, ce qui te donnera une posture d’intensité que le fond ne justifie pas. Dans tous les cas, la forme doit précéder et étouffer le sujet. (pas toi, idiot !)

Assure-toi de poser à l’auteur qui a une immense lecture, de la curiosité formelle, et un goût réel pour la langue, mais en écrivant encore vers les mots plutôt qu’à travers eux. Vers les mots, aussi brillants que tu souhaites l’être toi-même, mais sans jamais l’être puisque tu t’apprêtes à rater ton poème. Il faut donc être conséquent…

À suivre dans la prochaine leçon.

 

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